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Pieds d'un moine qui médite

65 heures de médi­ta­tion plus tard…

En septembre passé, je me suis retrou­vée pour la première fois de ma vie sans une seule obli­ga­tion. J’avais terminé mes études et il s’avé­rait que j’étais en phase de réflexion concer­nant mon prochain projet de vie profes­sion­nel. L’idée de réali­ser une retraite de médi­ta­tion trot­tait dans ma tête depuis quelques années déjà, et ma sœur m’a insuf­flé l’idée que c’était le moment où jamais de venir en Thaï­lande (je doute un peu de la neutra­lité de son conseil, la prin­ci­pale inté­res­sée habi­tant elle-même en Thaï­lande). Le tout s’est décidé très vite : je me suis lais­sée une petite semaine de réflexion avant d’em­bal­ler avec viva­cité mes panta­lons à motifs éléphants et mes sandales pour décol­ler vers Bang­kok.

J’ai été atti­rée par le boud­dhisme non pas par inté­rêt éclairé, mais plutôt par curio­sité. Après des heures de recherches, j’ai décidé d’op­ter pour une retraite de 10 jours au  Wat Pa Tam Wua, monas­tère boud­dhiste situé au Nord de la Thaï­lande, proche de la fron­tière birmane. J’ai­mais que ce temple soit entiè­re­ment végé­ta­rien — il s’est même avéré être végé­ta­lien —, qu’ils offrent deux repas par jour et non un seul comme d’autres (non non, ma vie ne gravite pas du tout autour de mon esto­mac), et que de ce que j’avais lu, les moines étaient ouverts à la discus­sion avec les appren­tis médi­tants.

Paysage du temple

bouddha Moine en pleine méditation

La médi­ta­tion

La tech­nique de médi­ta­tion ensei­gnée dans ce monas­tère est le Vipas­sana. Un des objec­tifs du monas­tère est de nous permettre d’ac­qué­rir un degré de « conscience » dans tout ce que nous entre­pre­nons. L’objec­tif n’est donc pas d’ar­ri­ver à ne plus penser à rien, mais de vivre plei­ne­ment l’ins­tant présent. Que l’on soit en train de manger, marcher ou simple­ment respi­rer, nous devrions idéa­le­ment être avec tous nos sens et notre esprit dans l’ac­tion. Combien de fois vous êtes-vous déjà dit en marchant « tiens, je marche »? La plupart du temps, lorsque nous sommes en mouve­ment, notre esprit est ailleurs — quelles chaus­settes vais-je porter demain ? Etait-ce indé­li­cat de dire à Juno que son bonnet était déco­loré ? Et si j’étais un criquet, préfé­re­rais-je être un criquet vert ou un criquet brun…? —; nous ne sommes pas conscients de notre corps ou de nos sensa­tions.

La première étape pour médi­ter « façon Vipas­sana » est la médi­ta­tion Sama­tha, permet­tant de calmer l’es­prit en se concen­trant sur un objet précis — la respi­ra­tion par exemple —, dans le but d’ame­ner une paix inté­rieure. La deuxième étape est le Vipas­sana en tant que tel, permet­tant d’assi­mi­ler et d’ap­pré­hen­der la vérité de la vie. La vision boud­dhiste de la vie semble un peu néga­tive à première vue, mais ne l’est en fait pas tant que ça. Le boud­dhisme part du prin­cipe que tout est souf­france, que le corps n’est que souf­france. Voici un exemple : si nous essayons de rete­nir notre respi­ra­tion, nous avons l’im­pres­sion de suffoquer jusqu’à ce que nous soula­gions le malaise en inspi­rant à nouveau. Le fait d’ins­pi­rer n’est qu’un acte nous permet­tant de nous libé­rer de la souf­france engen­drée par le fait d’ex­pi­rer. En revanche, le fait d’ex­pi­rer nous permet de soula­ger la douleur causée par l’ins­pi­ra­tion. Cet exemple1 est assez simple, mais il permet de se rendre compte que tout ce qui fait partie de la vie physique n’est fait que de souf­france, abordé de cette manière. Mais alors qu’en est-il des instants de bonheur ? Ils nous font souf­frir aussi car en plus d’être vola­tiles, ils sont souvent hors de notre contrôle. Savou­rer un instant de bonheur implique de se languir de pouvoir revivre ce bonheur et donc souf­frir de cette frus­tra­tion. La sagesse dont nous parlons ici implique donc de sépa­rer le corps (fait de souf­france, non perma­nent, vieillis­sant) de l’es­prit, éner­gie censée trans­cen­der notre vie.

Comme promis plus haut, le boud­dhisme four­nit une solu­tion à ce problème (ne vous réjouis­sez pas trop vite, ceci dit) : la médi­ta­tion permet­trait en effet de se « libé­rer » du cycle infini des renais­sances, nommé le Samsara, en accé­dant au Nirvana, qui est l’état du Boud­dha, c’est-à-dire la cessa­tion de la souf­france, ou l’ac­cès à un état de non-désir.

Paysage du temple avec lac

Premiers pas

J’ai écrit dans un bloc-notes mon ressenti jour après jour, mais je ne vais pas vous faire part de leur tota­lité ici, parce que je ne veux pas risquer d’in­fluen­cer l’ex­pé­rience de ceux qui seraient tentés de se lancer dans l’aven­ture.

Lors de mes premières séances de médi­ta­tion, je pouvais parfois être distraite pendant quinze minutes. À la fin de la retraite, j’étais toujours autant distraite par mille et une choses (oui, même en vivant dans un monas­tère coupé de tout, il y a matière à réflexion). Cela dit, je me rendais compte beau­coup plus vite que mon esprit était en vadrouille ; j’étais donc plus consciente de l’état géné­ral de mon esprit, ainsi que ce qu’il faisait, c’est-à-dire à ce moment-là, réflé­chir. L’objec­tif n’est pas de bloquer toutes nos pensées, tout comme un bateau amarré au rivage qui n’em­pêche pas l’eau de couler sur les côtés et n’est pas pour autant emporté par le courant. Le bateau et le rivage ne sont pas en conflit, tout comme l’es­prit et les pensées lorsque nous médi­tons. Le tout est de voir les choses telles qu’elles sont, sans juge­ment et sans inter­ven­tion.

Cette retraite m’a permis d’ap­prendre à appré­cier toutes mes séances de médi­ta­tion, y compris les séances plus diffi­ciles et parfois frus­trantes, souvent dues au fait que mon esprit était fort occupé. Il faut simple­ment accep­ter cela et ne pas lais­ser notre ego perfec­tion­niste (appa­rem­ment typique­ment occi­den­tal) et frus­tré prendre le dessus. Prendre et accep­ter tout ce que la nature et notre coeur nous donne ; accep­ter ce qui vient, peu importe ce que cela est.

Logement (kutis) pendant la retraite

Les « kutis », aka mon loge­ment pendant ces 10 jours !

Vie au monas­tère et décou­vertes

Du point de vue de l’or­ga­ni­sa­tion des jour­nées, il y a un plan­ning strict à respec­ter, qui inclut des séances de médi­ta­tion en marchant, en posi­tion assise et en posi­tion couchée. Les cours sont donnés par les moines eux-mêmes, qui se nomment les « profes­seurs ». Il faut quelques jours pour s’ac­cli­ma­ter à l’am­biance très parti­cu­lière sur place. Voir tous mes acolytes se pros­ter­ner devant Boud­dha et connaitre les chants par coeur en Pali et en Thai m’a un peu effrayée au début. Le plus inter­pel­lant fut proba­ble­ment ma première médi­ta­tion en marchant ; cela ressem­blait à mon goût plus à une réunion d’un groupe de personnes souf­frant de troubles psycho­lo­giques : tous habillés de blanc, pieds nus pour la plupart, le regard dans le vide, marchant à la même allure que la multi­tude de four­mis au sol…

Une fois la phase d’adap­ta­tion passée, place aux bonheurs et aux troubles de la médi­ta­tion ! Les séances de médi­ta­tion assises duraient entre 40 et 50 minutes. Un des moines s’est genti­ment moqués de nous, novices qui espèrent être capables de médi­ter dans la même posi­tion que le Boud­dha dès la première séance. Un conseil : mettez-vous à l’aise ! Peu importe la posi­tion, il faudra s’ha­bi­tuer à avoir les membres engour­dis. Mais cela peut s’avé­rer être un bon outil pour médi­ter. Une fois que la douleur arrive, le fait de simple­ment remarquer la présence de la douleur sans la juger et de reve­nir à sa respi­ra­tion permet avec un peu de pratique de ne plus sentir de douleur du tout.

Un aspect pratique de la vie au monas­tère sur lequel j’étais scep­tique était le respect de la nature, la Thaï­lande n’étant pas le pays le plus sensi­bi­lisé à l’éco­lo­gie. Eh bien, j’ai été agréa­ble­ment surprise par mon expé­rience au monas­tère ! Les bouteilles en plas­tique étaient triées et les déchets alimen­taires savam­ment utili­sés : le riz et plats en sauces étaient versés dans le bol du chien (je dirais même : le seau du chien), et les salades, moins appré­ciées par notre ami à quatre pattes, finis­saient au compost. Les éplu­chures de tous types étaient quant à elles décou­pées en petits morceaux et données aux pois­sons présents dans les deux étangs du monas­tère.

Paysage de palmiers

Logement pendant la retraite

Appren­tis­sage

Une des choses sur lesquelles les profes­seurs ont énor­mé­ment mis l’ac­cent, c’est notre rela­tion aux émotions. Nous avons tendance, lorsque nous sommes en colère par exemple, à repas­ser la scène qui nous a mise en colère en boucle dans notre tête. Les profes­seurs nous ont suggéré de consi­dé­rer la situa­tion avec recul et tolé­rance par rapport aux émotions que nous ressen­tons. Plus facile à dire qu’à faire ? Pas tant que  ça. Ainsi, lorsque nous sommes en colère, l’idéal est juste de rele­ver notre émotion avec bien­veillance « je suis en colère et c’est bien normal ». Le fait de conscien­ti­ser ses émotions nous permet de les accep­ter telles qu’elles sont, ce qui est la première étape pour nous apai­ser. Cette conscience permet aussi, avec un peu de pratique, à être plus hermé­tique à l’in­fluence que pour­rait avoir une émotion bien précise sur notre ressenti par rapport à une situa­tion ou une expé­rience. Il ne s’agit donc pas d’éli­mi­ner nos émotions, mais plutôt de chan­ger la rela­tion que nous avons avec elles (« Oh, tris­tesse, bonjour. Hé, coucou jalou­sie »).

Une méta­phore que les profes­seurs nous ont donnée pour inté­grer ce prin­cipe est celle du match de foot : face aux émotions, nous devons rester sage­ment spec­ta­teurs, assis confor­ta­ble­ment dans les gradins et ne pas plon­ger la tête la première au milieu du match. Une méta­phore du même type est utili­sée par Andy Puddi­combe, fonda­teur de Head­space : une émotion néga­tive, c’est un peu simi­laire à une tempête. Lorsque nous n’avons pas de recul, nous sommes au milieu de la tempête. Avec du recul, nous sommes de simples témoins de la tempête depuis la maison, bien au chaud.

J’ai été fasci­née de prendre conscience de l’am­pleur de la force de notre esprit : il a le pouvoir de nous faire souf­frir en se concen­trant sur une douleur physique ou des événe­ments tristes de notre vie, ou il a le pouvoir de s’éloi­gner de cette souf­france en médi­tant, en rela­ti­vi­sant ses émotions, en les obser­vant en tant que témoin et non en tant que prota­go­niste.

Cette conscience de l’es­prit s’ap­plique aussi en étant plus proches de nos senti­ments lors de moments simples. Un profes­seur nous avait donné un exemple inté­res­sant: il nous a proposé de regar­der pendant quelques secondes à l’ex­té­rieur — c’est-à-dire les arbres, la nature —, puis d’ob­ser­ver le sol. Il y a eu un silence presque gênant dans la salle ; personne ne saisis­sait la diffé­rence. Il nous a ensuite expliqué que notre coeur était plus heureux à la vision de la nature qu’à la vision du sol. Personne ne s’en était rendu compte. C’est en prenant conscience des senti­ments et émotions que l’on peut vivre plei­ne­ment l’ins­tant présent. Ces émotions sont toujours présentes ; nous ne prenons juste pas le temps de les rele­ver alors qu’elles se mani­festent tous les jours, dans chaque action ou pensée que nous vivons.

Espace de repos pendant la retraite

Conclu­sions en repar­tant

En sortant de cette retraite, je n’ai pas de réponses aux ques­tions que je me posais en arri­vant, mais j’ai le senti­ment d’avoir un recul émotion­nel et des outils supplé­men­taires pour affron­ter les aléas de la vie. J’ai un peu l’im­pres­sion que j’ai main­te­nant un psycho­thé­ra­peute toujours présent avec moi, vu qu’il est en moi, ce théra­peute.

Comme croisé au cours d’une de mes lectures pendant ma retraite : « les grands sages n’ont pas besoin de parte­naire car ils ont tout le bien-être qui leur est néces­saire en eux-mêmes » Ne me mépre­nez pas : je ne prône pas une vie de soli­tude, mais j’aime l’idée de puiser sa force en soi-même, nous permet­tant ainsi d’être plus libre et d’avoir des rela­tions plus saines, car elles ne consti­tuent qu’un supplé­ment à notre bonheur sans avoir de rela­tion de dépen­dance émotion­nelle avec nos proches ou parte­naires.

Pendant ces 10 jours, j’ai pu entrer un petit peu dans un monde de spiri­tua­lité, mais surtout de foi en soi. Le boud­dhisme est victime de mauvaises inter­pré­ta­tions, comme le sont aussi beau­coup de reli­gions. Ayant passé un mois en Thaï­lande après la retraite, j’ai été fort pertur­bée par la disso­nance entre les appren­tis­sages des moines et le boud­dhisme pratiqué en dehors de ces temples, souvent à l’op­posé de ce que prône le boud­dhisme. Beau­coup de thaïs boud­dhistes m’ont répondu « parce que Boud­dha veut cela » à des ques­tions concer­nant un certain compor­te­ment. L’iro­nie dans tout cela, c’est qu’il n’y a rien de plus anti-boud­dhiste que de croire aveu­gle­ment en quelque chose, sans le comprendre ou sans « savoir » plei­ne­ment quelles sont les raisons qui doivent moti­ver une action. Ce sont ces personnes qui donnent une conno­ta­tion reli­gieuse au boud­dhisme, en ne se rensei­gnant pas (par choix ou non) sur ce en quoi consiste exac­te­ment ce mode de vie. Car cela se trouve bien loin des offrandes, prières et croyances. C’est même bien l’in­ver­se…

Coucher de soleil sur le lac et la montagne


Trois feuilles

LECTURES ET VIDÉOS EN LIEN AVEC L’ARTICLE

SOURCES

  • Crédit photos : Kelly Da Silva – merci !

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1. Exemple cité dans “Free­dom from suffe­ring” de Luang­por Pramote Pamojjo
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  • Irina

    Très bon et intéressant article, Mo!